Steve, rentré du Vietnam, après avoir fait la guerre dans une unité des Forces Spéciales, atteint du Post Stress Traumatic Disorder, ne peut assumer sa vie civile. Lentement, il sombre dans ses souvenirs. Lee, sa femme, veut comprendre, comprendre ce qu’il s’est réellement passé. Ensemble, ils retournent, fictivement, en pleine guerre, là-bas. En écrivant Ruines, il fallait rendre la survie d’un couple à travers la guerre au quotidien qu’il se livre dans l’après-Vietnam. Il eut été aisé –quasiment classique –d’offrir au spectateur des images (fixes ou mouvantes) de guerre en s’appuyant sur les moyens technologiques qu’offre le théâtre d’aujourd’hui. Les images de guerre ne nous hantent plus : elles sont journalières, banales, évidentes, simples, normales. Ceux qui ont vécu le feu ont une autre vision de la guerre. Celle, intériorisée, des balles envoyées, tuerie perpétrée, celle des balles reçues, corps du frère d’armes tombé juste à côté. Tirée à deux cents mètres, c’est une ombre qui tombe, un inconnu ; percuté à cinquante centimètres, c’est un corps qui tombe, une identité. Le retour de guerre ronge le mental du soldat d’images et de sons plein la cervelle. Il me fallait restituer l’image interne, la projeter hors l’enceinte corps-mental. Le seul vecteur satisfaisant fut l’emploi délibéré de la peinture abstraite dans ce qu’elle possède de plus concret, de plus violemment adéquat à l’expulsion hors cadre d’un langage épuisé. Connaissant l’œuvre picturale de C.S. Congiu pressentie pour le rôle de Lee, je lui demandai de peindre des tableaux (au sens littéral) de guerre. Hors de moi la pensée que Lee puisse être ce peintre, dans la fiction. Or, il se passa que C.S. Congiu peintre, investit son rôle d’actrice dans la peinture même : ce fut Lee qui patiemment reconstituait les morbides réalités englouties par le cerveau de Steve, le guerrier. C’est grâce à ce que Lee montre à Steve que celui-ci tente de parvenir à l’éclaircissement, à la guérison. Coup double, picturalement et dramaturgiquement. J’ai toujours été fasciné par l’esprit de laboratoire, de recherche, de collaboration, de groupes tels que le Bauhaus. Je ne me fermai donc pas à la prolixité des propositions de Sylvia, qui jouait de l’hétérogénéité de supports et matériaux : peintures, photographies, images de magazines retouchées, dessins, encres… je laissais ouverte cette possibilité que je n’avais pas envisagée : que ce soit le langage de Lee même. Survint alors la croisade du peintre, croisade de la femme, croisade de l’amour, face à la croix du soldat… émergence de la tombe vivante qu’il était et que le peintre ranimait. Nous avons, Sylvia et moi, travaillé comme deux flibustiers voguent de conserve. Nous avons minutieusement sélectionné –ensemble- chaque proposition plastique, acte profond de mise en scène. Le pictural devint totem de ralliement. Corine Sylvia Congiu a su dépasser un cadre strictement pictural.