Lorsqu'on découvre l'œuvre de Corine Sylvia Congiu, on ressent sur le champ une émotion qui n'est pas seulement esthétique, mais érotique : comme si, du plus profond de la toile, et traversant la matière picturale, le Désir venait à l'encontre du regard, avec une obstination lancinante, qui, bientôt, hypnotise.

A moins que, pris d'inquiétude, on ne baisse ou détourne les yeux pour fuir ce qui s'exhibe là, la pulsion à l'état pur, le Désir en personne et pourtant anonyme, un Désir essentiel, incessant, sans objet, sans origine, et même sans organes, sinon ses propres signes. Ca, mais manifeste, en majesté. "Gloire du long Désir", selon les mots de Mallarmé.

Cette poussée de la matière, cette pulsion de la couleur pourraient, comme chez tant d'autres, s'exprimer par des formes identifiables, figuratives du désir ordinaire, seins, sexes, etc... Il n'en est rien.

La force de cette peinture, c'est, justement, qu'elle ne nous fournit jamais de telles images. Elle nous offre des Signes, c'est à dire que, littéralement, elle signifie le Désir.

Ce dernier n'est pas représenté dans ses figures anecdotiques - tel corps, telle caresse, tel fantasme - il est signifié dans sa présence et son urgence élémentaires.

On commettrait un contresens en voulant voir à tout prix dans ce noir celui du sexe, dans ce rouge celui du sang, dans ce blanc celui de la chair palpitante ; ou bien dans ces triangles, ces giclées, ces obliques qui lézardent la toile, des symboles vulvaires ou phalliques .

Corine Sylvia Congiu, dans une interview récente, s'insurge d'avance contre ce type d'interprétation, qui réduirait son œuvre à ce qu'elle refuse, ou dépasse : "Il n'y a pas de symboles, il y a des signes." Le Désir n'est ni représenté, comme en réalité, ni symbolisé, comme en rêve, il est signifié, comme en art. Par la peinture, il accède à cette existence essentielle, la Signification.

 

Désigner, signifier.

J'avais rarement ressenti à ce point que la peinture est création de signes.

Dans la langue, ceux-ci sont toujours déjà là, il n'y a plus qu'à les manipuler, tant bien que mal. Dans les arts plastiques, en revanche, il faut les inventer pour, inlassablement, signifier.

Signifier est le contraire de désigner. Même lorsqu'elle est figurative et désigne - ou croit désigner - son modèle, la peinture le signifie, le convertit en signe, ou système de signes.

Dès le début de l'art, cette "grandeur indéfinissable des commencements" qu'évoque  Levi-Strauss, la signification l'emporte à l'évidence sur la désignation.

Voyez les statuettes féminines du Paléolithique : l'abolition du visage et l'atrophie des membres s'accompagnent d'une dilatation des organes sexuels, seins, vulve, etc..., qui, d'être ainsi hyperbolisés, se trouvent signifiés dans leur fécondité. Et ainsi de suite.

L'histoire du Nu désigne moins les femmes qu'elle ne les signifie, toujours miraculeuses ("monstrueuses") à travers les âges et les arts.

Malraux, dans La Tête d'obsidienne, rapporte un très bel entretien qu'il eut avec Picasso :

"Si je fais un nu on doit penser : c'est un nu. Pas celui de Mme Machin. - Ou de la déesse Machin. Mais l'amateur veut un nu de Picasso. -Il le sera de toute façon, si j'arrive à nommer le nu. Bien sûr, c'est difficile. C'est la peinture. En peinture, les choses sont des signes ; nous disions des emblèmes, avant la guerre de quatorze... Qu'est-ce que ce serait, un tableau, si ce n'était pas un signe ? Un tableau vivant ? Ah, bien sûr, si on était artiste peintre ! Mais quand on est seulement Cézanne, ou le pauvre Van Gogh, ou Goya, alors on peint des signes ."

Nommer le nu... J'ai, quant à moi, la conviction, contemplant, fasciné, la pulsion obstinée de ses toiles, que Corine Sylvia Congiu y nomme le Désir.

Elle ne le désigne pas dans ses modalités individuelles, car dé-signer, c'est toujours, à prendre le préfixe dans son sens défectif, perdre ou manquer le signe, le déserter au profit de l'insignifiant.

Ce qu'elle montre, ou plutôt signifie, ce n'est pas mon désir pour "Mme machin", mais le Désir lui-même, tel qu'il n'a jamais existé, ni dans la réalité (le jeu des organes), ni dans les rêves (le jeu des symboles), mais tel qu'il se produit dans l'art, par le seul jeu des signes.

Une de ses toiles nous éclaire particulièrement sur la démarche de Corine Sylvia Congiu et l'ambition de sa peinture, qui est de nommer la Pulsion et non d'en exposer la pauvre panoplie, comme dans ces publications où il s'agit de désigner et détailler les organes, les gestes et les postures dans leur "vérité" et variété dérisoires.

Cette œuvre ( B13 ) est pour une fois figurative. On y voit le corps d'une femme qui, le buste en arrière et les cuisses écartées, exhibe, à l'avant du tableau, sa génitalité, comme dans l'Origine du Monde de Courbet, ou, plus triviales, ces photos fastidieuses qui peuplent ce que j'ai coutume d'appeler les revulvaires.

Mais, déjà, la signification dynamique l'emporte sur la désignation figée.

D'abord parce que le corps, sur fond noir, se résume à quelques suggestions linéaires, mais, surtout, parce que les signes s'insinuent, ou plutôt poussent à la place des organes, comme dans les grands Nus rouges ou blancs d'Edouard Pignon : orbe rouge "au lieu" du mamelon, stries rouges "au lieu" du sexe, fourches blanches des doigts agrippés aux tibias.

Même l'ouverture des cuisses exhibe moins la vulve qu'elle n'inscrit l'oblique double, si importante dans l'œuvre, et ici signifiée, de surcroît, par les deux poussées rouges et blanches qui, jaillissant du sexe, gagnent les coins supérieurs du tableau, telle une autre posture, idéale, de sorte que le buste, rejeté vers le fond, semble s'y enfoncer, noyé dans l'angle du Désir.

Il suffira d'abolir la désignation anatomique et d'hyperboliser les Signes pour que ce pur Désir advienne, détaché de toute anecdote organique, à commencer par la différence sexuelle.

 

Noir, blanc, rouge...

Prenons par exemple l'une des œuvres les plus fortes de Corine Sylvia Congiu: B3. La désignation a disparu, libérant la Pulsion, qui émerge du fond.

Il ne s'agit pas de savoir ce qui se passe, mais, si je puis dire, ce qui se pousse ici, à la rencontre des obliques, dans cette croix ou ce chiasme des rouges et des blancs.

Sensation exaltante que le Désir surgit, turgide, sous nos yeux, dans une sorte de matrice fuligineuse, comme la Vie, jadis, hors de la boue originelle. Mais voilà que je cède à mon tour à la tentation métaphorique, qui, traversant la couleur, oublie le travail pictural au profit du discours poétique. Revenons donc aux signes.

Corine Sylvia Congiu sait bien qu'on ne fait pas de la bonne peinture avec de la mauvaise théorie, mais elle sait aussi que l'activité artistique est toujours réfléchie - même si l'artiste se trouve "dans un état d'érotisme avancé" - et que le spontanéisme, tant prôné par certains, n'est qu'une naïveté ou une supercherie.

"Au moment du trait, il faut être froid", comme le comédien du Paradoxe de Diderot.

Deux mots me frappent dans ses propos : travail et syntaxe. "Le peintre travaille sa syntaxe." On aimerait, bien sûr, reconstituer la sienne, percer le secret du Désir tel qu'il se signifie dans son œuvre, alchimie mystérieuse...

Du moins en perçoit-on certaines dominantes : noir, blanc, rouge, "jamais de verts", qui semblent étrangers, sinon réfractaires à la Pulsion et nuiraient sans doute aux effets de poussée des trois autres couleurs .

Car il ne s'agit pas de les combiner dans une complémentarité horizontale : elles poussent l'une en l'autre, l'une de l'autre, on dirait même qu'elles se poussent, se repoussent en une sorte d'étreinte picturale, signifiant à merveille les tensions et torsions du Désir, qui n'est, finalement, que la résultante de ces forces plastiques.


Il en va de même pour les signes géométriques, d'ailleurs aisés à recenser : arcs, segments et courbes, flèches, lignes brisées, triangles, etc... Mais on voit aussitôt l'insuffisance d'un tel catalogue.

D'abord parce que ces signes sont évidemment inséparables de la couleur dont ils sont faits, et une étude plus développée mettrait sans doute en évidence certaines tendances significatives, comme la propension rectiligne et angulaire du rouge - mais il peut aussi gicler, s'épandre,... - tandis que le noir tend à tacher, le blanc à se diluer.

Ensuite parce qu'une liste de signes n'a jamais constitué une sémiologie.

On pourrait, certes, user de modèles prestigieux pour tenter de l'élaborer, celui de Jakobson par exemple, ou celui que Leroi-Gourhan a naguère appliqué aux signes de la peinture pariétale du Paléolithique, les distribuant sur deux axes sexuels : points, bâtonnets, barbelés, etc..., du côté masculin, triangles, ovales, losanges, signes claviformes, tectiformes, etc..., du côté féminin.

Une telle articulation ne me paraît pourtant pas convenir à l'œuvre de Corine Sylvia Congiu : en introduisant la dualité sexuelle, elle divise le Désir, pire, elle le pulvérise en une multitude de figures figées ; et surtout - mais c'est au fond le même défaut - cette pseudo-signification n'est qu'une désignation déguisée qui, subrepticement, nous reconduit aux organes génitaux, ces ghettos du Désir. Il n'y a pas de différence fondamentale entre cette réduction sémiotique et celle que j'ai d'emblée dénoncée, et qui consiste à voir, sur cette toile, par exemple ( B12 ), la croupe d'une femme, à droite, et sa bouche dans l'angle inférieur gauche; pour ajouter qu'une flèche (langue phallique...) tend justement de l'une à l'autre... Ou, dans ce tableau ( B3 ) que j'ai déjà évoqué, une vierge extasiée recevant de plein fouet dans son sexe la foudre du Saint Sperme. Ce que j'appelle "faire du Rorschach".

Mais, après tout, si une œuvre peut susciter autant de projections et satisfaire tant de fantasmes, cela prouve sa force et sa fécondité.


"Peut-être que je peins l'amour..."

Corine Sylvia Congiu emploie le mot "amour" là où je parle du Désir, sans doute parce qu'elle est convaincue de ne pas représenter des anecdotes ou des organes - le truc de Mr Truc, le machin de Mme machin - mais de signifier l'essentiel : Eros, la Pulsion de Vie, où les deux termes se confondent, dès lors que l'on ne réduit pas l'Amour à ses émois, ni le Désir à ses prurits.

A cet égard, ses œuvres sont autant de dispositifs amoureux, ou, pour reprendre une formule fameuse, de "machines désirantes". Non pas qu'elles soient mécaniques, elles sont seulement lancinantes, et il suffit d'en comparer quelques unes pour constater que, dans leur extrême cohérence, elles restent dissemblables, que chacune "machine" autrement le Désir, le signifie différemment, bref, le spécifie, mais sans jamais le désigner comme une pratique insignifiante (truc + machin).

Selon la poussée respective des couleurs et la répartition des signes formels, c'est tout le spectre du Désir qui se trouve ainsi signifié, de la violence à la jouissance, en passant par l'angoisse, et jusqu'à l'impuissance et la frigidité, "une femme frigide crie haut le sexe..." De sorte que, se promener parmi cette œuvre, c'est "faire le tour" du Désir, ou, mieux, l'approfondir jusqu'au foyer d'où toutes nos pulsions procèdent.

Je crois pouvoir répondre à la question que se pose Corine Sylvia Congiu : "Qu'inventer de vraiment neuf ?"

On invente lorsqu'on nomme et signifie, lorsque l'on cesse de désigner l'insignifiant.

Aucune différence, à cet égard, entre un nu de Bouguereau et une photographie obscène, même si l'un est "léché", l'autre grossière. Tous les deux vous disent : "baise-moi!". Le corps est désigné, le désir assigné, à résidence en quelque sorte. D'où le succès de ces images, qui ne sont jamais que des invitations à l'onanisme, cérébral ou trivial.

Si l'Olympia de Manet a fait scandale, c'est parce que le bourgeois du Salon ne pouvait plus faire sa petite affaire en douce, parce que le Nu était nommé, le Désir signifié. Intolérable.

Il y a deux façons pour une œuvre de "faire signe" : celle qui racole, et celle qui signifie. Les toiles de Corine Sylvia Congiu ne me proposent pas des objets de désir, elles m'offrent le Désir lui-même et me le rendent désirable. Désirer le Désir, aimer l'Amour, voilà, s'il en est un, le message de cette œuvre majeure, voilà, du moins, ce que j'y vois, son invention. Désormais, on a envie d'avoir envie, non de ceci ou de cela, mais du Désir lui-même, on se dit que lui seul est vraiment délectable, ou plutôt, qu'il faut y revenir, y remonter, comme à l'amont de tout amour, et que nulle expérience érotique ne sera bénéfique si l'on ne sait respirer à la hauteur des Signes que Corine Sylvia Congiu nous prodigue...