Une Abstraction métonymique

par Corine Sylvia CONGIU

 

Ma peinture « ouvre un monde » de figures abstraites : un vocabulaire de signes presque aussi primaires que ceux des schémas que l’on fait pour s’orienter, un emploi des couleurs pour leur fonctionnement symbolique.

Il semble paradoxal de parler de « figures abstraites » puisque l’histoire a opposé figure et abstraction. Et pourtant, le carré, la tache, la coulure, la ligne, l’entrelacs…, qui ont été exploités tour à tour par l’abstraction du 20° siècle chacun dans sa solitude, chaque peintre faisant sa spécialité de la déclinaison d’une seule figure, ne saurait rester sans connotation psychologique, voire philosophique dans l’imaginaire du spectateur (Cf. « Les figures géométriques de la pensée »[1])

L’ère du formalisme a vidé de leur sens les figures abstraites, or il serait temps de s’apercevoir que le spectateur lit ces traces comme signifiantes, que le tracé d’une ligne qui monte n’équivaut pas à une ligne qui descend, et que chaque figure géométrique ou « lyrique » apporte sa charge émotionnelle dans une lecture projective.

Il semble que Kandinsky avait perçu par avance le danger d’une peinture formaliste qui ne serait que décorative, en établissant un vocabulaire de couleurs et de formes signifiants. C’est dans cette lignée que ma peinture s’établit, en refusant le formalisme.

Ma longue pratique du théâtre me montre le tableau comme un espace dramaturgique, une scène tragique où se joue le destin de l’individu déchiré.

Les éléments de vocabulaire : la ligne à main levée, peinte directement au tube, la tache, le carré, la coulure, la giclure, la raclure au couteau, la matière du papier englué dans la peinture, les réserves de toile vierge…. jouent comme métonymies du corps et du monde environnant, de l’emprise que le sujet prétend sur le monde ou l’inverse. C’est pourquoi je proposerais la dénomination d’ « Abstraction métonymique » pour cette sorte de peinture[2].

Mon expérience de 2004, (commande publique de la Fondation Art Dialogue, sous l’égide de l’Institut de France) montrait comment j’établissais une pédagogie de la lecture du tableau (« Histoire d’une ligne »[3]). A l’occasion de cette installation dans la ville de Yerres, je proposais au passant de tracer un carré, une ligne (droite, courbe, horizontale, verticale ou oblique), un point, une tache, et a posteriori de lire cette sorte de test projectif en déterminant dans lequel des éléments il se voyait, puis renommer chaque élément en racontant une histoire qui les mette en relation.

La ligne rouge tracée à main levée est métonymique du parcours, du chemin, de l’errance, de l’expérience d’une vie qui se déroule, d’un destin. La ligne est un point qui se déplace, on peut lire son début et sa fin dans le sens où elle a été dessinée. Le carré est à la fois cadre, cadrage, lieu rationnel circonscrit, choix, champ opératoire[4]. La tache est suffisamment abstraite pour connoter à la fois fleur ou papillon, envol, échappée, jouissance ou rire, éclosion, épanouissement, là où elle est placée dans le tableau. Le point (la croix), c’est à fois le X de la signature anonyme, le point de départ, d’arrivée, la chose, l’endroit que l’on pointe du doigt[5]

A ce vocabulaire plastique auquel je me suis contrainte pour cette série de toiles s’ajoute toute une série d’autres figures. Bien qu’ici et là mon vocabulaire se nourrisse d’agressions du support au couteau, de points de sutures, de voiles déchirés ou de suggestions de plaies béantes, je ne veux pas sombrer dans la complaisance de la douleur et la décomposition, dans le particulier d’une féminité blessée.

Les signes de brisures indélébiles, la ligne du scalpel, les figures du voile, de la plaie, les clous et les flèches, la figure du A4, de l’écriture à la main et de l’enveloppe, vont de ton féminin à mon masculin, de ton masculin à mon féminin. Les « toiles d’hiver en désir de printemps » prônent une légèreté nietzschéenne,  après les passions noir- blanc- rouge.

Mon projet est de transcrire abstraitement ce rapport qui se cherche, du corps au monde, de l’être au devenir. Ainsi les séries peuvent se lire comme une successivité dans le temps, sorte de bande dessinée, de petite histoire inventée, de fluctuation.

Cette fluctuation d’émotions ou de sentiments, n’est pas celle qui m’anime dans l’instant où je peins… mais la mémoire d’une réflexion intime qui cherche à trouver écho chez un spectateur possible qui le reconnaîtrait comme sien.

Je voudrais une image qui touche directement les sens et l’esprit par des figures primales, suffisamment épurées, comme une essence des choses.

 

En impulsant une énergie combattive, par le geste direct, improvisé, à la taille du corps, campé sur ses deux pieds.

Je rêve d’une peinture qui nous attrape par la vision de sa chair et devant laquelle on resterait des heures à penser.

Radiographier tant la cruauté des passions de l’homme que sa ressemblance intime avec les forces de la Nature. Cristalliser en une seule image plaisir et brûlure de la passion, violence compulsive et tendresse alanguie, nostalgie et révolte, jouissance de la sauvagerie, impuissance, fragilité de la raison, élan suspendu à une spiritualité sereine : complexité d’affects et d’énergies, unifiés par le mouvement vital, l’urgence du désir, l’imminence de la joie.

J’aspire à une peinture du désir vulnérable et pourtant invincible où se figurent des énergies telluriques, matières, gaz, humeurs : feu de l’existence.

 

De l’exaltation d’une passion à la recherche paradoxale d’une sérénité utopique, ma peinture transcrit un état mental ou une quête existentielle, où puisse se reconnaître n’importe quel homme, et y trouver sa force.

Corine Sylvia CONGIU



[1] Patrice Loraux, séminaire au collège International de Philosophie 1 rue Descartes, vers 1999 ;

[2] Démarche 04 : «Les figures que je propose sont à la fois signes, symptômes, symboles, allégories, glissements de l’un à l’autre, dans une picturalité où le lisible, l’intelligible, le sensible, ne s’opposent pas mais conversent…

[3] Catalogue Corine Sylvia Congiu

[4] Démarche 04 : « le carré est à la fois cadrage, tableau, réification, arrêt de l’image, détail, figure de l’universel, « figure géométrique de la pensée », à la fois corps, quand il est tracé, rouge, sans règle, directement au tube, pressé, accidentel, contingent (et passionnel comme un trait de stylo rouge dans un livre, ou une annotation de professeur dans une copie d’élève).

[5] la réflexion sur le point a donné naissance au texte  « La croix et la bannière ou le carrefour invisible » ("X, l'œuvre en procès", Croisements dans l'art, vol.1, publications de la Sorbonne CERAP 1996)