Il est extrêmement difficile d’exprimer sa démarche pour un peintre dont le projet est de peindre, tout simplement. Je m’y suis essayée à plusieurs reprises, dans des écrits publiés (voir CV) ou non (« les lettres à Zozo ou la Parole impossible », une thèse jamais terminée parce que toujours recommencée). Le plus difficile est de faire de plus en plus court pour définir la recherche qui guide ma peinture. J’ai essayé de la dire en une page, et je joins un article de 4 pages publié dans le n° 1 la revue [plastik] aux Publications de la Sorbonne, 2001. Ma peinture « ouvre un monde » de figures abstraites : un vocabulaire de signes presque aussi primaires que ceux des schémas que l’on fait pour s’orienter, un emploi des couleurs pour leur fonctionnement symbolique plus que formaliste. Mon projet est de transcrire abstraitement un certain type d’émotion ou de sentiment, non pas celui ou celle qui m’anime dans l’instant où je peins… mais la mémoire de quelque chose d’intime qui cherche à trouver écho chez un spectateur possible qui le reconnaîtrait. Je vois dans le tableau un espace dramaturgique, une scène tragique où se joue le destin de l’individu déchiré. La définition de la peinture comme « lénifiant » (Matisse) ne m’a jamais séduite, au contraire des peintures sombrement émotionnelles de Vélickovic. Mais je ne voulais pas d’anecdote, d’un appel précis à des événements déterminés de l’histoire d’un homme ou de l’Homme. Je voudrais une image qui touche directement les sens par des figures primales,- mes couleurs ont forte prégnance symbolique-, et qui dirait la douleur de la scission tragique, de tout temps et à tous âges. Mais en impulsant une énergie combattive, par le geste direct, improvisé, à la taille du corps, campé sur ses deux pieds. Je rêve d’une peinture qui nous attrape par la vision de sa chair et devant laquelle on resterait des heures à penser. Dans ce dossier, parmi les toiles les plus anciennes que je présente, « Tornade » et « Tropisme » me semblent emblématiques de la genèse de mon alphabet plastique. Représentatives d’une période où je n’utilisais que le noir, le blanc et le rouge, allégoriques d’une terrible révolte des forces obscures, et de la légèreté qui en garde la mémoire, elles radiographient tant la cruauté des passions de l’homme que sa ressemblance intime avec les forces de la Nature. Bien qu’ici et là mon vocabulaire se nourrisse d’agressions du support au couteau, de points de sutures, de voiles déchirés ou de suggestions de plaies béantes, je ne veux pas sombrer dans la complaisance de la douleur et la décomposition des chairs, ou dans le particulier d’une féminité blessée. Les signes de brisures indélébiles, la ligne du scalpel, les figures du voile, de la plaie, les clous et les flèches, dans la même scission tragique, va de ton féminin à mon masculin, de ton masculin à mon féminin. Cristalliser en une seule image plaisir et brûlure de la passion, violence compulsive et tendresse alanguie, nostalgie et révolte, jouissance de la sauvagerie, impuissance, fragilité de la raison, élan suspendu à une spiritualité sereine : complexité d’affects et d’énergies, unifiés par le mouvement vital, l’urgence du désir, l’imminence de la joie. J’aspire à une peinture du désir vulnérable et pourtant invincible où se figurent des énergies telluriques, matières, gaz, humeurs : feu de l’existence. De l’exaltation d’une passion à la recherche paradoxale d’une sérénité utopique, ma peinture transcrit un état mental ou une quête existentielle, où puisse se reconnaître n’importe quel homme, et y trouver sa force. Corine Sylvia CONGIU