La croix et la bannière ou le carrefour invisible" Article paru dans "X, l'oeuvre en procès", Croisements dans l'art, vol.1, publications de la Sorbonne CERAP, 1996. X rouges, marqués à même la toile, comme une ponctuation, comme une signature, alors même que tout semble fini et presque dit, parachèvement dernier au-delà de toutes les couches sédimentaires. Sorti du tube, sans autre intermédiaire, en urgence, toute dernière touche, comme juste avant de rendre un devoir, comme juste avant de mourir, ultime retouche à un testament. Codicille. Technique mixte, 80 cm x 80 cm, 1992 Huile sur toile, 160 cm x 130 cm, 1991 D'où vient-il ce X, cette croix de Saint André, cette marque d'analphabète, cette inscription qui rappelle la croix fatale marquée la nuit sur les portes de ceux qui doivent mourir, dans "Ali Baba et les quarante voleurs". Surgi de peu dans ma peinture, à bien y regarder, elles se profilaient depuis toujours, en amnésie qui va et vient, traces mnésiques d'une direction de temps et d'une direction d'espace qui soudain se rencontrent. Deux corps qui de toujours se cherchaient pour s'accomplir ensemble. Deux segments solitaires qui découvrent le signe de leur union. Qui sont-ils ces deux corps, ces deux directions, d'où viennent-ils et qu'accomplissent-ils de métaphysique dans l'abandon de leur solitude parallèle ? Maintenant séparés de leur provenance, de leur place, de leur direction, de leur flèche, de leur sens ; ou de la direction et du sens de leur flèche. Maintenant séparés de leur contexte historique, l'histoire vécue de toile en toile, le signe est né, comme accouché, expulsé de la structure de la toile, comme flottant au-devant d'elle, après y avoir été englué dans ses tiraillements internes. Au commencement était la Rencontre. Ligne lisière horizon où se fiche en un point précis -centre de la toile- l'Oblique à 30 degrés à l'ombre, qui arrive de droite : d'un futur attendu. L'intersection, l'espace où le temps se fait instant, où l'éternité s'ancre ... et attend. L'X n'est pas encore entier, il en manque le bras souterrain, celui, qui pénètre le sol. Mais c'est bien cet espace-là qui est marqué, comme une coupe transversale de ce qu'on attend en regardant haut, loin hors du physique. Territoire obscur, caché, indicible. Mais cerné. Il est bien là. Et puis soudain le point gronde. Par en-dessous, ça veut percer. Jaillir. Ca explose en tornade. Revenons en arrière ... Cartons puis peinture de 81. Les papiers étaient sagement alignés à angle droit dans une verticalité et horizontalité rigoureuse. Sans se toucher, ou si peu. Pas de rencontre. Juxtapositions. Ca, c'est le plan le plus lointain dans le temps, le premier apposé. Par-dessus, d'autres plans se succèdent, comme chaque fois plus proches du temps présent, d'autres papiers recouvrent partiellement les anciens, mais chaque fois dans le même temps de la toile ils restent isolés, juxtaposés sans contact; Succession de solitudes dans le temps. Et pourtant ... Et pourtant l'enduit, l'encollage, la peinture. L'enlisement, l'engluement, le papier qui s'enfonce en ses coins ou ses milieux, disparitions, jeux de cache-cache. Recouvrements. Ecritures qui avancent vers l'oeil ou qui percent le papier comme pour le blesser,le trouer, regarder à travers la peau, l'outre-tombe. Mince lisière du papier qui voile et dévoile et qui déjà se fait le plan symbolique de pénétration par une ligne sagittale, qui court d'avant en arrière, selon la percée du regard. Formant l'X, déjà. Point de rencontre et point de non-retour, corde raide de l'équilibriste et miroir à franchir. 1985. Tornades Et puis, comme si on était allé trop loin, comme si la "chose" sortie perdait tout à coup la force de la tension, la tension de son mystère, le mystère de son sens, le sens de son existence, tout rentre à nouveau se cacher à l'intérieur de la toile. Comme découpée au scalpel, la ligne oblique saignotte sans indécence, juste un mince filet d'une lame qui n'aurait pas trouvé son but, perdue, comme incongrue, dans des espaces aériens. Incursion dans des matières plus charnelles, un temps très bref, sans doute induite par la pratique de la peinture à l'huile qui lui impose son épaisseur de corps. La flèche triture l'intérieur du corps, se fait clou parallèlement dans des dessins à l'encre, où apparait du même coup un autre élément du vocabulaire : la petite tache rouge, délicate et très ronde, barbue tout à coup d'être tombée de haut. Clou ou tache précipitent du même ordre symbolique que la croix : marquant un endroit précis, un événement, un temps où s'est perpétrée la "chose" accidentelle ou nécessaire. Le clou est l'agent, la tache le résultat, tous deux de MARQUAGE. Et puis, insensiblement, comme si la douleur devenue trop explicite risquait la complaisance, la peinture s'éloigne à nouveau dans l'Ether. C'est alors qu'apparaissent les deux segments croisé en leur centre. Croix de Saint André ? Crucifixion de papiers fins et transparents, membranes qui se déchiquètent, exposés à l'espace dans leur vulnérabilité. Coutures en points de croix, comme pour attacher douloureusement mais définitivement les papiers à l'espace. Coutures qui joignent ce qui veut se disjoindre. Rester là. Empêcher de partir. Clouer aux nuages. Epingler les ailes de papillons carrés. Papiers fins qui apparaissent et disparaissent. Peur du vide. Risquer le vide. L'immensité. Les revoilà, les croix qui se marquent sans appui. Voyager sans entraves, se fixer à rien. Voler. Cerfs-volants dont on perd le fil. Ca ne va pas. Il y manque la douleur nécessaire. Revenir. Revenir entre ciel et terre. Et en enfer. La mort qui rôde. La Grande Mort et les petites, celles de tous les jours. Ce point X où quelque chose finit. Ce point de non retour. Et ce point où tout commence. X. Ce point X sur mon agenda, où il s'est passé quelque chose. D'important ? De joyeux ? De sinistre ? Sarajevo. Triptyque Sarajevo. 19 octobre 1991. L'X est devenu un drapeau, le rouge est tracé au doigt frotté, tellement, qu'il n'en reste plus que les lisières sur mon doigt et sur ma toile, comme coagulées. Le papier cousu au fil blanc, point de croix, trois croix cousues juste où ça se déchire. Et puis ailleurs aussi, là où le noir coule. Marquer notre culpabilité. Marquer pour ne pas oublier. Marquer notre lâcheté, notre impuissance. Revenir aux autres. Souffrir dans ma toile de la douleur du monde. C'est tout ce que je sais faire. Corine Sylvia Congiu Samedi 19 février 1994