Arrêt sur image en quelques points et quelques suspensions par C. S. Congiu, Revue PLastik N° 1, 2001 Il est de ces moments d'élection où, sans que l'on sache vraiment pourquoi, comment, quelque chose vient se dessiner à la surface de la pensée, figeant en une alarme la figure du marasme. Clair, impérieux, tonique comme la décision d'une guérison, cet avènement arrêté de l'image mouvante et souterraine, insinuée depuis quand, comme un dégoût lent. Il faut faire quelque chose. La fêlure, puisque c'est Elle, entaillant l'unité révélée par le dessin de sa découpe, nous somme de lui répondre. Ici, maintenant, tout de suite. Je n'arrive plus à peindre. Ou peut-être n'en ai-je plus besoin. La menace de ce besoin peut-être disparu est si effrayante que je suis prête à troquer ce bonheur qui me fait paresseuse contre l'inassouvissement qui me rendait féconde. Ici, deux solutions immédiates. Ou je me plonge dans le travail, courageuse et guerrière, et le goût me revient, la joie qui va avec, le plaisir, l'appétit, et se dissipent les ombres des déliquescences mortifères. Ou bien non, vraiment non, impossible. Rien ne sort, rien ne vient. Je tripote du bout de ma fourchette ces reliques de festoiements passés, mes pinceaux, mes tubes, ou pire, je ne franchis plus le Styx advenu à la lisière de mon atelier. Il est urgent de faire quelque chose. Mettre à plat. Du bon sens. Celui qui revient aux choses élémentaires après s'être perdu dans ces chemins qui ne mènent nulle part. Avoir le courage du bon sens, celui des questions basiques. 1) D'abord, pourquoi je peins ? Immédiatement, la question se dédouble en : pourquoi peindrais-je ? 1a) Je peins parce que j'ai toujours peint. Parce qu'une sorte d'habitude amoureuse et difficile, exigeante m'a menée naturellement du dessin infantile à la peinture de la maturité. Je peins parce que je n'aime pas la sculpture, les environnements, l'Infographie, la vidéo, etc. Je n'aime que la peinture. Rien qu'à l'idée de tout autre matériau, une paresse me vient, une inappétence. Quelle illégitimité viendrait me pousser à faire autre chose que peindre, sinon l'idée mercenaire que la peinture pourrait ne pas être à la mode. 1b) Pourquoi peindrais-je maintenant, pourquoi continuer à peindre si soudain la faim est partie, le principe même, soudain l'anorexie. Pas de réponse. Et pourtant, il faut que je peigne. 2) Qu'est-ce que je peins ? 2a) Je ne sais pas ce que je peins. Tous les titres, raisons diverses, ne me donnent pas le fond. J'écris pour découvrir ce que je peins, et je peins pour découvrir ce que je peins. Toute autre raison mondaine serait pure excuse, du moins dans le premier vrai mouvement qui me donne le courage, la force, l'appétit. Découvrir un sens, rechercher le sens. Alors, 3) qu'est-ce que je veux dire ? 3a) Si je voulais dire, disposant de la parole, je ferais de la politique, de la sociologie, de l'anthropologie, de la philosophie... Dire se suffirait du métier de professeur. Donc, je ne veux pas dire. 3b) Je veux peindre et ne pas dire. Mon intention est bien dans le matériau et le support, dans l'apposition de ce matériau précis sur ce subjectile précis. C'est qu'il y a dans cet acte une raison fondamentale, fondatrice du sens. 3c) Ce qui est sûr, c'est qu'il faut que je fasse, que je fasse quelque chose, quelque chose d'autre que de vivre, quelque chose qui s'oppose à la vie, qui s'ajoute à la vie, qui ne fait pas que vivre. Quelque chose d'hétérogène à la vie, qui est pourtant à l'intérieur de la vie. Certainement quelque chose qui représente la vie, qui la double et la démultiplie. 4) Je vis pour mon bonheur. Toute visée altruiste n'est que partie de ce tout. Une culpabilité positive dévisage la tension égocentrique et envisage qu'au moins, je puisse le faire avec art. 5) Alors, qu'est-ce que c'est, art ? 5a) Personne ne peut définir ce que c'est, art, comme personne ne sait ce que c'est, bonheur, et ça n'empêche personne de les chercher, ni de croire qu'ils existent. C'est une idée qui préexiste, sinon de l'ordre d'un archétype jungien, du moins ressemble-t-elle métaphoriquement à l'Idée platonicienne, qui plane, absente dans notre présent (passée et à venir), mystérieuse, à accoucher, à incarner, dans une maïeutique qui serait la peinture même1. Il y a bien quelque chose à atteindre, en haut. Je suis en bas et je bats des ailes pour voler. 5b) Si je ne sais pas ce que c'est, art, je peux essayer, en toute naïveté de dire comment ça doit être, comment ça devrait être. Dans mon intimité, dans mon secret. En toute naïveté, c'est à dire comme dans un test projectif, qui fait le détour de l'arbre, du mur, de la maison, de la tache, pour dire comment on aime la vie. 5c) En toute naïveté, art ça devrait être beau. On ne sait pas ce que c'est, beau, mais c'est une idée qui préexiste. C'est quelque chose qu'on doit avoir envie de regarder, et envie de revenir regarder. Regarder souvent, par intermittence peut-être, avec de longues absences sûrement. On ne doit pas s'en lasser. Ou alors il faut en changer2. 5c') Même une laideur représentée doit avoir la splendeur du laid. Trouver le miroitement étrange de l'ombre à la lumière. 5c'') Le beau, ce ne doit pas être quelque chose de moins qu'intéressant (ce mot qui a remplacé le beau dans nos discours), mais quelque chose de plus qu'intéressant. Une chaise de Kossuth, une fois que j'en ai compris l'idée, ne me donne plus l'envie de la regarder. Alors qu'un Haïku de Bashô, je le regarde encore. 5d) En toute naïveté, art, ce doit être fort. On ne sait pas ce que c'est, fort, mais ce qui est sûr, c'est que même s'il représente l'idée d'une faiblesse, il doit avoir la force de rester dans la mémoire, s'imposer donc une place dans les choix de mémorisation d'autrui : il doit toucher, faire mouche. 5e) En toute naïveté, art, ce doit être noble. On ne sait pas ce que c'est, noble, ce qui est sûr c'est qu'il doit s'éloigner de, ou combattre la vilenie, quelque soient les vilenies que l'on s'est choisies. 5f) En toute naïveté, art, ce doit être magique. J'entends par là que l'action sur la matière fétichisée est présumée capable d'agir sur la vie réelle. Comme la figura de Auerbach3, elle est cette ombre, préfiguration et accomplissement de la vie réelle. 5g) Beau, fort, noble, magique, mon art a tous les attributs du héros positif. Qu'il soit dionysiaque ou crucifié, il est invincible par delà la mort. Le héros prêt à mourir pour la Cause rend la cause immortelle. Peu importe la Cause, c'est l'attitude face à la cause qui donne au héros son nom. Le héros négatif n'est que son envers. Par sa persistance dans la négation, lui aussi clame un droit à l'existence. 5h) S'il est héroïque, cet art ne peut pas se couler dans le mouvement du monde. Il doit fabriquer. Ce doit être un artifice. 5h') Cet artifice doit comporter plusieurs niveaux de lisibilité4, du plus littéral au plus abstrait. La richesse de sens se fait dans les chemins, passerelles des uns aux autres, qu'il sera donné au spectateur à parcourir. Art doit être une promenade. 5i) Beau, fort, noble, magique, héroïque, artificiel, et lisible selon plusieurs niveaux, art suppose donc dans toutes ses qualités de s'adresser nécessairement à quelqu'un. Je ne désespère pas du fait que, grâce à ses niveaux, il puisse être reçu par un être primaire, qui, par une pédagogie intrinsèque à l'oeuvre, arriverait à se promener. 5j) Pour que le spectateur se promène, il faut que l'oeuvre le regarde. Qu'elle lui ressemble. Qu'il se retrouve en elle. Que par cette ressemblance, il parvienne à l'abstraction. Une peinture qui ne parlerait que de peinture ne permet pas la promenade. C'est tout pour aujourd'hui. J'ai à nouveau envie de peindre5. NOTES : 1) Que l'idée soit innée comme dans Jung, ou qu'elle soit fabriquée dès la petite enfance, réactualisée à chaque étape, passant par toutes les affres des contradictions et tables rases successives, l'idée d'art, même indéfinissable, préexiste à toute création. Il resterait à vérifier si, chez les fous et les enfants, si chez tous les artistes de Dubuffet réunis, même si le mot leur vient à manquer, il n'y aurait pas un archétype, une tension de la pensée du même ordre. 2) Cf Etienne Gilson : "Les Scolastiques définissaient le beau, ce dont la vue fait plaisir, ou encore "ce qui fait plaisir à voir" (id quod visum placet)." ; "... Le beau de l'intelligible c'est ce qui fait plaisir quand on le comprend..."(p 42) "Introduction aux arts du Beau", VRIN, 1963 Cf aussi Roland Barthes : "On voit bien que le plaisir du texte est scandaleux : non parce qu'il est immoral, mais parce qu'il est atopique." "Le plaisir du texte ", Ed du Seuil, Essais, Points, 1973, pp 33-34. 3) Erich Auerbach, "Figura", l'extrême contemporain, BELIN, 1993 4) Déjà Origène les analysait dans la Bible. Cf aussi Paul Valéry : "Quantum potes, tantum aude. L'affaire du poète est de construire une sorte de corps verbal qui ait la solidité, mais l'ambiguïté d'un objet. L'expérience montre qu'un poème trop simple (par exemple abstrait) est insuffisant et s'use à la première vue. Ce n'est plus même un poème. Le pouvoir d'être repris et resucé dépend du nombre d'interprétations compatibles avec le texte et ce nombre résulte lui-même d'une netteté qui impose l'obligation d'interpréter et d'une indétermination qui la repousse. Exemple mémorable : la folle richesse de sens (et de contresens) qui se peuvent tirer des livres saints. Le moindre geste évangélique (acte en soi clair et net) est fait capable d'une infinité de sens (qui ne gagnent rien à être explicités). Paul valéry Ego Scriptor et petits poèmes abstraits, NRF Poésie Gallimard, 5) Je n'ai rien dit sur ce que je peins, mais vous ai-je parlé de ce que vous faites ?