L’adolescence se pique des accrocs au patronyme comme si dans la prononciation défaillante du nom, il en allait d’un manque odieux de reconnaissance de l’identité, d’une trahison insupportable de la personnalité, quand, incertaine et égarée, elle inaugure son parcours du combattant. Je lui aurais fait la tête au carré, à cette prof de maths qui m’appelait Conn’djiou devant toute la classe de 6°A2 aussi sec bêlante de rires idiots à la déformation phonétique de mon nom. Quel zèle stupide la tribouillait à m’italianiser sans vergogne ? Congiu, ce n’est pas difficile : Con-gi-u. Dans ce Maroc de mon enfance où les marocains se méfiaient des algériens, les algériens des marocains, les juifs des arabes, les arabes des juifs, les Pieds-noirs du Maroc des Pieds-noirs d’Algérie, les Pieds-noirs d’Algérie des Pieds-noirs du Maroc, les enfants de militaires coopérants français nous regardaient comme racailles, et nous les appelions « français pur porc » : j’y tenais à la prononciation française de mon nom ! Le rouge au front d’un nom si bizarre - ah, s’appeler Hernandez comme tout le monde !- s’était mue en une fierté étrange affenée d’avanies secrètes. Après, on grandit. Tout de même, c’est agaçant ces gens à qui vous dictez lentement C-O-N-G-I-U en ânonnant soigneusement comme un acteur débutant – de peur qu’il faille encore recommencer la facture surchargée et perdre cinq minutes à la caisse – et qui s’obstinent à vous amputer, ébrécher, dénaturer, estropier, détraquer, avarier, barbouiller, empoisonner. J’ai fini par dicter « CON comme CON, G comme Gaston, I comme Irène, U comme Ursule ». Cette caissière à Monoprix, qui a inscrit CON pour mon nom, Gaston pour mon prénom… est-ce que j’ai une tête de Gaston, franchement ? Et la Poste, ah, la Poste ! Trublions facteurs, fauteurs de troubles ! S’en tirer en collectant. Collectionner toutes les fautes à mon nom, pour que le gag prenne le dessus sur la mortification obstinée du Monde à me falsifier, à outrager la seule chose en moi appelée à ne pas devenir, le seul intact, la seule persistance, la seule insistance de l’Etre en quête d’une unité en vadrouille ! Et puis, un mois avant l’expo, catastrophe : impossible de mettre la main sur le paquet d’enveloppes collectées depuis des années. Perdues dans le déménagement. J’ai bien retrouvé ça et là dans ma pagaïe quelques rescapées de ma multiplicité perdue : merveille de la procrastination ! Tout de même, « Abbé CONGIU Corin Corin », est-ce que j’ai une tête d’abbé, franchement ?

Corine Sylvia CONGIU, Novembre 2001